On m'a souvent fait le reproche d'être long dans mes exposés, mes dissertations, mes commentaires d'arrêt. Évidemment, les articles de ce blog n'y ont pas coupé. On les a trouvés trop longs, trop denses, trop précis, manquant de concision et n'étant donc pas assez incisifs à défaut d'être consensuels – oui, si vous ne vous en étiez pas rendu compte, relisez-moi : je déteste la mode du consensus mou tel qu'il se pratique de nos jours –.

On atteint là la quadrature du cercle ! Il me faut en effet concilier l'inconciliable : la précision pseudo-scientifique (je n'aurai pas la prétention de me croire habilité à donner un jugement d'homme de science) et la concision afin de ne pas décourager mes lecteurs d'aller jusqu'au bout. J'ai donc décidé de privilégier le détail, la précision et la rigueur, au résumé et à la concision pouvant donner lieu à des raccourcis. Je m'en excuse si cela vous a découragé. Rassurez-vous, je vais tenter de me corriger. Tenter, seulement. Il ne faut en effet pas se voiler la face (bien que ce soit également de mode au sens propre comme au figuré...) : chassez le naturel, il revient au galop !


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« La France n'est pas en Europe ; elle est l'Europe ». Le ton est de suite donné. Cette phrase qui donne le la est la première du dernier livre d'Éric Zemmour, Mélancolie Français, chez Fayard et Denoël. Eric Zemmour... personnage controversé, ô combien controversé. Je vous rassure (ou pas), sa dernière oeuvre ne modifiera en rien sa réputation. Il défie tous le prêts-à-penser du politiquement correct, il fait sauter les tabous qui nous étouffent, il démonte les préjugés qui nous deviennent insupportables.

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Mais revenons-en donc à sa première phrase : « la France n'est pas en Europe ; elle est l'Europe ». Ainsi posée, la phrase peut choquer. Heureusement, l'auteur nous fournit les clés de cette affirmation pour le moins péremptoire. A travers elle, Zemmour vante la diversité des paysages, de la géographie, des reliefs et des richesses, des talents, des perspectives de la France : elle condense à elle seule l'Europe, à la fois orientale et océanique, méditerranéenne et nordique, continentale et maritime. Mais, il ne manque pas de préciser que ce fut à la fois sa force et sa faiblesse. En effet, comment devenir la nouvelle Rome et l'Europe tout en étant à la fois le monde ? C'est là toute la tragédie française, selon Éric Zemmour, de ce pays programmé pour offrir la « paix romaine » à l'Europe, de n'avoir pas su choisir définitivement, d'avoir voulu les deux à la fois. Alors la France défaite, l'Europe était vouée à l'échec, d'autant que son héritière, l'Allemagne échoua à son tour. Toujours face aux anglo-saxons, évidemment. Allemagne et France... ce n'est pas pour rien que ces deux pays veulent faire l'Europe. Ce n'est pas pour rien non plus que ces deux pays tentent d'imposer leur modèle à l'Europe. Si la première est en passe de réussir, la seconde rate une fois de plus. Prouvant que, décidément, la France est vouée aux malheurs exemplaires. Le maître français a ouvert la voie : l'élève allemand l'a dépassé et va réussir. C'est toute la thèse d'Éric Zemmour. Une thèse décliniste, assurément. Thèse très contestable, cependant, chacun en conviendra. Mais là n'est pas l'objet de mon propos.

Une Nation programmée pour faire l'Europe

La France. Quel beau nom. A lui seul un programme. C'est en tout cas ce qu'affirme M. Zemmour. Et quel est-il ? Devenir la nouvelle Rome, rien de moins ! Projet ambitieux, initié il y a 1 500 ans, par le premier de nos rois, Clovis Ier, et qui s'est terminé dans la morne plaine de Waterloo (beaucoup plus vallonnée que l'on ne le croit) un soir de juin 1815. Ah si seulement Grouchy était arrivé 24 heures plus tôt, la face du monde en aurait été changée ! Peut-être... mais le ''what if ?'' si populaire outre-manche n'est pas une discipline historique en France. Gardons-nous donc de refaire l'histoire.

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La formidable charge de cavalerie des cuirassiers conduite par le Maréchal Ney face aux carrés anglais, le 18 juin 1815, à Waterloo

Et Rome, c'est l'Europe ! Le seul moment d'unité de l'histoire européenne, avec Charlemagne, d'où la nostalgie permanente d'une époque pourtant bien lointaine. Ce mythe de l'unité fondatrice, nous l'avons recherché, Français, en permanence. La France a cru qu'elle pourrait être la Nation de l'unité européenne. Et elle connaissait les moyens d'y parvenir : reconstituer la Gaule romaine, prendre possession de la rive gauche du Rhin et du nord de l'Italie, se placer au centre de l'Europe et par sa puissance imposer la « paix romaine » au continent. Projet hégémonique de domination continentale ? Oui, assurément. Mais c'est ainsi. La France se souhaitait dominatrice, elle en est venue à être dominée. Car dans ce monde et de tout temps, à moins d'être la Suisse, ce que ne pourra jamais être la France, il n'y a que deux postures possibles : être dominant ou être dominé.

Mais la plaie purulente de 1815 n'a toujours pas cicatrisé en France, nous informe M. Zemmour. Alors nous nous complaisons dans notre malheur, abusant de l'absinthe et des autres formes d'alcools forts au XIXème siècle, d'antidépresseurs au XXIème siècle. Le Peuple français est officiellement le Peuple le plus malheureux du monde depuis cette époque. Cela fait réfléchir lorsque l'on pense que nous restons la cinquième puissance mondiale, que nous sommes un pays riche, développé, et que d'autres ont à peine de quoi manger... Oui, mais voilà : le bonheur ça ne se commande pas. Depuis deux siècles, les Français ne se sont jamais remis des guerres de la Révolution et de l'Empire. Ils y ont cru, ils touchaient au but, ils atteignaient enfin leur objectif, 1 300 ans plus tard ! Et patatras... voilà que nous commettons des erreurs stratégiques majeures : intervention dans le bourbier espagnol, campagne de Russie mal préparée... Et le rêve s'effondre. Certes, la France aura planté les graines de la liberté, de l'égalité, de la souveraineté nationale et de l'émancipation des Peuples en Europe. Mais elle n'en sera pas récompensée pour autant. Sûrement parce qu'elle s'est également conduite en conquérant, reconnaît l'auteur, n'hésitant pas à réquisitionner et vexer les populations.

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L'Europe française : il manque néanmoins la Catalogne laquelle fut rattachée à l'Empire en 1812 et divisée en quatre départements français

Ces guerres furent le vatout de la Nation française. La France lance toutes ses forces dans la bataille, mobilisant des millions d'hommes pour s'adapter aux temps nouveaux qui allaient naitre. Ceux des superpuissances mondiales. Sachant pertinemment qu'elle ne pourra rester au rang auquel elle se destine (le premier) si elle reste dans un territoire étriqué face à l'émergence des États-Unis, de la Russie ou d'une Grande-Bretagne disposant d'un Empire sur lequel le Soleil ne se couche jamais, la France a voulu devenir une superpuissance européenne afin d'être une superpuissance mondiale. Elle échoua et l'Europe avec elle vit ses espoirs d'émerger en pôle indépendant des anglo-saxons et des Russes réduits à néant (passons sur l'épisode nazi qui ne peut constituer un rêve pour l'Europe). Oh oui, avoue à demi-mot le chroniqueur de RTL, la situation de domination absolue sur l'Europe n'aurait pu durer et des aménagements auraient été nécessaires afin de construire une confédération européenne, un espace de prospérité, de paix, de démocratie, et de respect de la souveraineté des États-Nations, sous le patronage et la protection de la France. Inadmissible ? Cela n'aurait pas été pire, et même sûrement mieux, que le protectorat américain dans une Europe néolibérale au service des financiers et de l'OTAN, ne respectant pas les souverainetés nationales et encore moins celles des Peuples, nous répond Éric Zemmour, lequel voit en l'Europe actuelle, comme Philippe Séguin, l'anti-1789. C'était le rêve de Napoléon III, auquel il rend hommage pour sa politique étrangère, pas si folle que cela, à moins que l'on considère qu'accepter l'Europe de Vienne et la domination anglaise sur le monde fut une position honorable pour la France, nous dit-il. Je serai tenté de dire qu'il a raison, mais est-ce politiquement correct ?

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La conquête silencieuse de l'Europe par les États-Unis d'Amérique

Le renoncement

Depuis, nostalgique et défaitiste, la France préfère célébrer ses défaites glorieuses que de reprendre en main son destin et de réaliser son grand dessein, qui manqua pourtant de réussir. La France était une belle endormie depuis deux siècles. Elle semble devoir s'enfoncer dans le coma, aujourd'hui. Avant de mourir ? Car Éric Zemmour est inquiet. Pour la France et pour l'Europe, car en le lisant il n'apparaît pas aussi eurosceptique qu'on le prétend souvent. Mais la France a échoué après avoir failli tant de fois réussir. Génétiquement préparée de par son histoire, sa culture et sa géographie à faire l'Europe, la France aura essayé de la faire. Il s'en est fallu de peu. Que Louis XIV accepte d'abandonner l'Espagne, en ne cédant pas au caprice d'enfant gâté de son petit-fils (le futur Philippe V d'Espagne), contre le Piémont et le Milanais ainsi que la Flandre, et il aurait laissé derrière lui les Traités de Westphalie (1648) et la Paix des Pyrénées (1659) : un chef d'oeuvre qui aurait plus facilement justifié les immenses souffrances infligées au Peuple français pendant 37 années de guerre sous son règne. Louis XVI serait resté neutre vis-à-vis des Insurgents américains – bien qu'il parut essentiel que la deuxième puissance navale du monde de l'époque s'oppose à la prétentieuse volonté britannique de vouloir contrôler tout le commerce mondial –, la France aurait épargné l'équivalent de dix budgets annuels et aurait échappé à la crise financière qui entraîna les désordres révolutionnaires que l'on sait, nous avance-t-il (hypothèse que je ne valide pas sachant que Louis XVI avait été bien modéré au Traité de Versailles de 1783, n'exigeant que peu de choses d'une Grande-Bretagne pourtant aux abois, indulgence qui lui permit de se relever très bientôt, et qui justifiait l'ampleur des critiques que subit le Roi Très-Chrétien après la signature du Traité pour son extrême clémence). Napoléon Ier, Empereur des Français, fut proche de parvenir à réaliser cette ambition, asphyxiant l'économie britannique, laquelle était au bord de l'implosion politique et sociale avant que la campagne de Russie ne lui redonne du souffle. Et c'est le Royaume-Uni qui parvint à réaliser son objectif d'un « équilibre européen » ne servant que ses intérêts et passant par l'atomisation de l'Europe et la domination coloniale et commerciale de sa flotte. La France a donc échoué et si Zemmour le déplore c'est autant pour notre Mère Patrie que pour l'Europe.

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L'équilibre européen du Congrès de Vienne : le droit des Princes contre le droit des Peuples

Des lendemains qui déchantent ?

Depuis, retombée dans ses contradictions et ses démons intérieurs de la division, affaiblie par les coups de boutoirs de ses rivaux britanniques, américains et allemands, incapable de se redonner un projet de grandeur nationale si ce n'est sous Napoléon III et de Gaulle, la France est en pleine léthargie. Elle est un malade incapable de se relever, de relever les défis de l'avenir, de se le construire cet avenir. Surtout, pour M. Zemmour, cette mélancolie qui la ronge, elle refuse de l'admettre, elle refuse de la voir, et donc de mieux la vaincre.

Alors la France fait l'Europe. Elle fait l'Europe pour mieux transposer ses rêves et sa volonté défaillante, ne croyant plus en son destin. Et en fait elle ne fait qu'accepter une soumission à l'Allemagne et aux États-Unis. Car il est clair pour Eric Zemmour que l'Allemagne souhaite faire le Grand Reich, imposer une « douce hégémonie » à ses partenaires européens pour reprendre Joschka Fischer, et la volonté qu'a l'Allemagne de contrôler les budgets nationaux avant même les parlements nous montre qu'il a peut-être raison. Il est clair que pour lui l'idée selon laquelle la France ne représente qu'1% de la population mondiale et qu'en conséquence elle doive abandonner ses rêves de grandeur et se contenter d'être l'ingénieur de la construction européenne fédérale, sa seule chance, a été adoptée par toutes les élites, par nos gouvernants. L'auteur y voit une trahison. Il n'a sûrement pas tort. Et de dénoncer l'Union européenne qui joue le jeu des régionalismes. On l'aura compris. Ce n'est pas tant l'Europe que le journaliste du Figaro n'aime pas que l'UE et son fonctionnement, son idéologie sous-jacente.

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L'Europe des régions telle que rêvée par certains mouvements régionalistes

Alors la France se déconstruit et déconstruit la République. Pour l'auteur, celle-ci est rongée par le communautarisme, la repentance, la négation de son identité, de son histoire et le masochisme. Et la France renonce à la Révolution, à ses principes, à ses valeurs, à sa culture. Elle s'aligne sur le monde entier et se banalise, oubliant les leçons de l'histoire, telles les guerres de religion ou l'expérience de la « république de La Rochelle » se terminant dans le sang. Et ce n'est pas une possible voire probable intégration de la Wallonie (notre « RDA ») à la France, qu'il prédit, qui changera les choses. Car pour Eric Zemmour, des États dans l'État se constituent au sein de la République française. Et de prophétiser des guerres civiles, la France n'ayant jamais accepté le communautarisme et les séparatismes. Thèse qui n'a rien d'originale mais qui n'en inquiète pas moins. Quoique... la France a toujours fini par vaincre dans les guerres civiles et à restaurer l'unité. Et si le salut de la Nation passait par là, serait-on tenté de demander ? Oui, mais voilà, cela n'en reste pas moins effrayant. Qui pourrait donc souhaiter une guerre civile pour son pays et ce même s'il en sort quelque chose à la fin ?

L'inquiétude et le désespoir prédominent à la fin de ce livre, très pessimiste. Assurément. Mais l'ouvrage vaut le détour. Il nous livre une vision originale, parfois discutable, mais souvent réjouissante de l'histoire de France, de cette histoire unique d'une Nation exceptionnelle. D'une Nation qu'il nous faut continuer de chérir et que je remercie chaque jour que Dieu fait.