Il y a dix jours, comme souvent l'après-midi, je suis sorti chez moi pour effectuer une promenade dans les rues de ma ville natale Crépy en Valois. Généralement, je fais un tour par La Boufarde, (un bureau de tabac et de presse qui ne porte plus ce nom depuis des lustres mais que l'on continue d'appeler ainsi par habitude, bref...), histoire de voir ce que nous proposent nos magazines hebdomadaires sortant généralement le mercredi ou le jeudi. Comme toujours, je fais le même constat. Le Nouvel Observateur ne m'intéresse pas. Marianne me rebute par sa propension à avoir des unes où le français est bafoué afin de racoler le plus possible, du genre « Les Hyper riches » (il est amusant de voir, sur ce point, Marianne adopter les mêmes stratégies pour vendre son papier que celles dont il accuse la majorité d'user afin de racoler le FN...). Capital semblait intéressant avec son dossier « La France en 2020 », jusqu'à que celui-ci vire dans un délire européiste d'une probable union politique franco-allemande avec DSK comme président de cette fédération (oui, vous m'avez bien lu : ils y croient !), tout ça pour sauver l'Euro-Mark... Exit, également. Restait Le Point et Valeurs Actuelles. Le premier traitait en une des Grandes impostures de l'Histoire de France : j'adoptais. Le second abordait Napoléon III, « l'Empereur mal-aimé » : j'achetais également. Ma promenade terminée, ces deux magazines en poche, je pouvais commencer ma lecture.

Lorsque j'ai commencé à lire le dossier du Point, j'y ai pris beaucoup de plaisir, bien que toutes ces impostures m'étaient connues de longue date (n'y voyez aucune prétention, j'adore juste l'Histoire). Jusqu'à ce que je tombe sur le pamphlet de Jean-François Kahn. Quelle n'est dès lors pas ma surprise ! Mon sang ne fait qu'un tour. Je décide de me lancer dans la rédaction d'un article afin de lui répondre. En réalité, j'ai beaucoup hésité avant de le publier. En valait-il la peine ? En effet, quelle serait donc l'audience d'un petit article de deux pages de Jean-François Kahn dans Le Point dénonçant la légende dorée de Napoléon Ier pour accréditer la thèse de l'Ogre ? Devais-je me donner la peine de répondre à Monsieur Jean-François Kahn, sachant qu'il ne lira jamais mon article ? Oui, je le pense, après mûre réflexion, tant les contre-vérités et simplifications historiques étaient nombreuses dans son écrit. La décision d'exclure le premier Empereur des Français du programme d'Histoire pour laisser la place à des empires (Songhaï, Monomotapas) dont on ne sait quasiment rien si ce n'est qu'ils ont fait tellement de « grandes choses » qu'ils sont inconnus de tous, y compris des Africains. La lecture d'articles de plus en plus nombreux qui dénoncent en Napoléon Bonaparte le premier dictateur totalitaire, préfigurant Lénine, Mussolini, Hitler et Staline, esclavagiste qui plus est (s'il a rétabli l'esclavage sous la pression des intérêts financiers antillais, n'oublions pas qu'il l'a aboli lors des Cents-Jours une fois qu'il eut compris que ces gens-là n'étaient pas dignes de sa confiance et de son appui). Tout cela me poussait à franchir le cap. Même si cela est sûrement peine perdue.

Napoléon ? notre Staline national !

En résumé, Monsieur Kahn, qui préfère certainement Henri IV à l'Empereur comme son ami François Bayrou, avance une thèse de plus en plus partagée par ceux qui haïssent l'homme qui osa refuser l'alignement de la France sur l'Europe (quelle audace n'est-ce pas !), qui osa dire tout haut aux Britanniques dans une lettre à leur souverain Georges III, « [je] n'attache aucun déshonneur à faire le premier pas [de la paix]. (…) J'ai assez prouvé au monde que je ne redoute aucune des chances de la guerre. Le monde est assez grand pour que nos deux Nations puissent y vivre. » Cette thèse ? C'est celle de Dominique de Villepin que l'on dit pourtant bonapartiste (alors qu'il n'en est rien) dans Le Soleil noir de la puissance : Napoléon serait un Empereur totalitaire. Ni plus, ni moins. Il est certain qu'à l'époque, sans GPS, sans téléphonie mobile, sans cartes à puces, sans fichiers électroniques recensant toutes nos coordonnées personnelles que ce soit pour le bénéfice de la police ou de la Sécurité Sociale, il était bien plus facile de tout contrôler qu'aujourd'hui, bien entendu... Napoléon serait donc un horrible tyran sanguinaire, coupable d'un crime contre l'humanité et la tranquillité de l'Europe, fauteur de guerre, despote militaire ne supportant pas la moindre opposition au point de tout vouloir enrégimenter, et en plus de cela falsificateur de l'Histoire. Rien que cela ! Encore un peu et l'on regretterait presque nos chers tyrans totalitaires du XXe siècle... Là où cela en devient ridicule, c'est lorsqu'il nous affirme que mieux valait vivre sous Louis XVIII ou Charles X que sous Napoléon, ceux-là même qui vendirent la France aux coalisés pour recouvrer leur trône, qui imposèrent une terreur blanche à leur retour et menèrent une politique réactionnaire envers les principes de 1789. On savait que Monsieur Kahn détestait les Bonaparte, mais à ce point-là c'en est pathétique !

tyran_d_masqu__napol_on

Une des caricatures publiées par les royalistes dénonçant dans l'Empereur des Français un tyran et un usurpateur... tel Jean-François Kahn

Empereur totalitaire ? Napoléon n'en a pas les caractéristiques...

Napoléon est-il donc un Empereur totalitaire ? L'examen des faits nous montre que non. Certes, Napoléon ne fut pas un démocrate. Certes, il régna avec une poigne de fer et plus la guerre s'éternisa, plus le régime devint autoritaire. Certes, il pratiquait la censure (mais qui ne la pratiquait pas à l'époque ?) Certes, c'était un militaire, un homme d'ordre, de discipline. Pire... un nationaliste. Mais justement, Napoléon était un homme d'ordre, bien trop pour se livrer aux pratiques d'un régime totalitaire où sous des apparences d'ordre légal règne seulement l'arbitraire du parti et les caprices du « guide ». Mais justement, Napoléon aimait bien trop la France, était bien trop méfiant envers les partis pour en avoir un à sa botte : le totalitarisme se caractérise aussi par la main-mise d'un parti sur tous les rouages de l'Etat ; or, bien loin de pratiquer une épuration, Napoléon est l'artisan de la réconciliation nationale entre émigrés et conventionnels, entre royalistes et jacobins modérés, car comme il le disait lui-même « ni bonnet rouge, ni talon rouge, je suis national ».

Affirmer également que l'Empereur ne fit que durcir le régime comme le firent l'ensemble des régimes totalitaires, afin de mieux asseoir son pouvoir personnel, par pure mégalomanie, c'est faire fi du contexte géopolitique de l'époque. La France est alors en guerre quasi ininterrompue depuis 1792. Napoléon a beau réussir à obtenir une année de paix, l'Angleterre, elle, ne veut qu'une chose : abattre la France et régner seule sur le monde. Elle nous déclara donc de nouveau la guerre en 1803, rompant la Paix d'Amiens si chèrement acquise et dont Napoléon disait qu'elle serait son plus beau titre de gloire devant la postérité. En réponse à un blocus de ses côtés par la perfide Albion (car c'est bien la Grande-Bretagne qui tira la première...), Napoléon instaura par différents décrets un blocus continental contre les marchandises anglaises. Pour parvenir à épuiser l'économie britannique, il lui fallait bien entendu contrôler toute l'Europe, d'où le sens de ses interventions en Espagne et en Russie... deux erreurs, néanmoins, je le reconnais. Napoléon ne durcit pas le régime par pur plaisir. Il le fait parce que Paris est un nid d'espions payés par la City, que Londres finance coalitions sur coalitions pour empêcher la France, après Trafalgar, de ne s'occuper que de la reconstitution de sa marine qui lui permettrait de mettre fin à la guerre en terrassant l'hydre anglo-saxonne, qu'il a donc toute l'Europe à ses basques qui n'attend qu'un de ses faux-pas, celle-ci ne comprenant pas que son unique chance de voir la tutelle anglaise prendre fin et de se réformer sans révolution porte deux noms : Napoléon et la France. La France est donc en guerre totale, et c'est pour cela que Napoléon limite les libertés. N'est-ce pas ce que fit la République entre 1914 et 1918 pour vaincre l'Allemagne, exécutant tout suspect d'espionnage sans plus de procès et pratiquant, en plus du bourrage de crâne, la censure ? N'est-ce pas ce que fit encore la République en 1939-40 alors que la Débâcle se profile, tellement elle était persuadée qu'une « Cinquième colonne » existait en son sein ? N'est-ce pas encore ce que fit la République pendant la Guerre d'Algérie ? Je n'ai de toute façon pas souvenir qu'une démocratie n'ait pas renié certains de ses principes afin de remporter une guerre...

Monsieur Kahn accuse Napoléon d'être un petit homme, rancunier, plein de bassesse, prenant l'exemple de Kléber à qui il refusa une sépulture... en effet. Mais alors pourquoi inscrire le nom de Kléber et ses victoires sur l'Arc de Triomphe ? De la même façon, pourquoi épargner du peloton d'exécution le Général Moreau qui pourtant conspira contre lui dans le but de l'assassiner en lui signifiant simplement une obligation d'exil ? Pourquoi épargner Fouché et Talleyrand qui l'ont trahi alors que tout deux méritaient plus que tout autre la guillotine, sachant qu'ils furent payés par l'ennemi alors que l'Empereur avait placé sa confiance en eux ? Quelle pitié ! Quelle compassion pour un Empereur totalitaire ! Je n'eus pas souvenir que Lénine, Mussolini, Hitler, Staline ou encore Mao Zedong furent aussi tendres avec leurs opposants ou ceux qu'ils avaient soupçonné d'avoir trahi...

Talleyrand

Talleyrand de Périogord, d'abord Ministre des Affaires étrangères, fut évincé de sa fonction après qu'il eut trempé dans une affaire visant à trouver un successeur à l'Empereur que l'on croyait mort en Espagne... il passa alors au service des coalisés, trahissant sa patrie et Napoléon

ni les moyens

De toutes façons, le totalitarisme suppose des moyens technologiques de contrôle de la société et de propagande dont Napoléon ne bénéficiait pas à son époque. Il ne bénéficiait ni de la télévision, ni de la radio, ni d'une presse capable de tirer à plusieurs millions d'exemplaires... En comparaison, nos sociétés où tout est disséqué, analysé, contrôlé, sont bien plus proches de l'aspect totalitaire que la société française napoléonienne. Napoléon fut un propagandiste, oui. Mais quel souverain ne l'était-il pas à l'époque ? Méritent-ils tous d'être affublés de l'accusation de totalitarisme ? Je ne le pense pas, ou alors vous vous méprenez sur la nature du totalitarisme (oui, j'ai décidé de m'adresser à vous désormais Monsieur Kahn !). Mais plus rien ne m'étonne dans cette époque où le relativisme des valeurs permet d'accuser n'importe qui de fascisme pour un oui ou pour un non... Napoléon le précurseur de Goebbels ? Analysons. Napoléon n'a jamais passé le pont d'Arcole et ne l'a jamais prétendu. En revanche, il s'est réellement placé au devant de ses troupes, drapeau tricolore en main, en première ligne, prêt à mettre sa vie en danger... Napoléon a gagné à Wagram dans la douleur, après avoir frôlé le désastre à Essling, de la même manière qu'Eylau ne fut pas décisif. Mais a-t-il jamais prétendu le contraire ? Si Napoléon divorce de Joséphine pour se marier avec une Autrichienne, peu après Wagram, c'est au contraire parce qu'il ne se voilait pas la face sur la dureté de la campagne de 1809. Jamais la propagande napoléonienne n'a prétendu qu'Essling fut une victoire ou encore que Wagram et Eylau furent des victoires faciles. Quant à la Moskova, si c'était une victoire russe, pourquoi Koutouzov a-t-il décampé et laissé le terrain à Napoléon ? Il n'y a que les Russes et leur propagande officielle qui croient encore qu'ils ont gagné une seule fois contre Napoléon en 1812. Le seul qui a réussi à vaincre l'Empereur cette année-là, c'est le Général Hiver... ou Napoléon lui-même (et sur l'erreur stratégique de marcher sur Moscou plutôt que Saint-Pétersbourg, je vous suis). A Toulon, Napoléon appela à la clémence... c'est son frère Lucien « Brutus » Bonaparte qui était le plus vindicatif. Mais je vous pardonnerai cette confusion. Après tout, si ce n'est lui c'est donc son frère, n'est-il pas vrai ? Propagandiste en effet, enjoliveur certain, mais pas falsificateur.

Remettre Napoléon dans son contexte pour mieux le comprendre

Et j'en viens à ma principale critique. Croyiez-vous que lorsque l'école de Jules Ferry faisait l'éloge du Roi-Soleil, elle faisait allusion au souverain absolu, emprisonnant par lettres de cachet à la Bastille, contrôlant toute la presse et ne laissant aucune pensée déviante s'exprimer, à tel point que la tolérance religieuse lui était étrangère ? Non, bien sûr que non. Parce que contrairement à ce qu'il se pratique de nos jours, les rédacteurs des programmes scolaires ne jugeaient pas une époque avec leurs yeux de la (si mal nommée) Belle Époque. La société qu'a bâtie Napoléon ne mérite pas d'être jugée à l'aune de nos sociétés, sur lesquelles il y a beaucoup à redire par ailleurs... Il faut juger Napoléon par rapport à ce qu'il se pratiquait ailleurs. Et qu'y découvre-t-on ? Que la France est le seul pays du monde à pratiquer le suffrage universel (pour ce que cela peut valoir à l'époque, j'en conviens). Que la France est le seul pays du monde où l'on demande au Peuple ce qu'il pense d'une constitution (remarquez que l'Union européenne n'est pas aussi respectueuse de la souveraineté populaire). Que l'égalité civile y est inscrite dans le Code civil. Que la tolérance et la liberté religieuse y règnent contrairement aux autres États d'Europe. Que la France est un pays sûr où le brigandage a disparu. Que la France est un pays prospère où l'impôt auquel le riche comme le pauvre sont soumis est collecté avec régularité. Que la corruption n'est pas tolérée, contrairement au Royaume-Uni (fut-il un régime parlementaire) ou aux États-Unis, sans même parler des autres. A mon avis, aucun Français n'aurait échangé sa place avec un Britannique ou un Russe...

L'ultime preuve qui démontre que Napoléon ne fut pas un dictateur totalitaire, c'est l'épisode des Cents-Jours. Connaissez-vous beaucoup de dictateurs totalitaires qui sont rappelés par une immense majorité du Peuple ? Connaissez-vous en tant que cela qui acceptent de libéraliser le régime une fois revenu et refusent d'éradiquer les opposants, après une défaite militaire qui aurait pourtant nécessité la mise en place d'une dictature de salut public, et préfèrent s'effacer que de provoquer une guerre civile (alors que celle-ci n'était que peu probable sachant que le Peuple l'aurait soutenu contre ces parlementaires qui avaient tenu au rétablissement du suffrage censitaire) ? Moi, je n'en connais pas... C'est encore avec nos yeux d'occidentaux rétifs à toute idée de mort que nous jugeons le « massacre » de Jaffa. Et encore ! Vous alourdissez inutilement le nombre des victimes : les fusillés ne furent « que » deux mille... si ce n'est qu'il y eut en plus des graciés. C'est en effet barbare pour nous, contemporains du XXIe siècle, qui avec raison avons aboli la peine de mort. Peut-être néanmoins, rappellerai-je que les Ottomans, n'étaient pas des enfants de cœur et qu'ils décapitaient tous leurs prisonniers... Et concernant, Le Caire, ce sont les imams qui ont demandé à Napoléon d'exécuter certains prisonniers de droit commun ainsi que ses ennemis (oui... ils collaboraient en somme), et s'il les a décapités c'est parce que leur législation l'exigeait. Lorsque l'on voit ce qui est arrivé à son aide de camp, mis en charpie par les Cairotes, on ne peut exiger de lui trop de clémence à leur égard...

N'en vous en déplaise Monsieur Kahn, Napoléon Ier reste populaire auprès des Français. Parce qu'il reste une de nos grandes figures nationales, qui a fait flotter le drapeau français sur toutes les capitales d'Europe. Parce qu'il nous laisse une grande oeuvre : le Code civil, le Code pénal, le Code du commerce, la Banque de France, le cadastre, le Franc (qu'il repose en paix...), les lycées, la légion d'honneur, les concordats, la réconciliation nationale, la sécurité, la préservation des biens nationaux, la consécration de l'égalité civile, les préfets, les chambres de commerce, Saint-Cyr, notre système judiciaire, la Cour des Comptes, le baccalauréat, les universités, sans oublier ses réalisations urbanistiques, la diffusion de notre culture et de nos valeurs au reste de l'Europe et tant d'autres choses encore ! En fait, il va bien falloir que vous l'admettiez, mais la majeure partie (pas toute) de ce qui existe actuellement en France d'efficace et qui a fait ses preuves est l'œuvre de personnes qui ne correspondent pas à la République parlementaire dont vous rêvez. Ce sont Richelieu, Louis XIV, les Bonaparte et de Gaulle qui sont les pères de la France moderne. Et non Pierre Mendès-France, Jules Grévy et autres Lecanuet. Mais rassurez-vous, dans vingt ans vous aurez gagné : nos enfants ne sauront plus qui est Napoléon.

jules_gr_vy

Jules Grévy, président de la République française de 1879 à 1889, qui dû démissionner en cours de mandat à cause d'un scandale de corruption suite à un trafic de légions d'honneur, marqua l'Histoire de France pour... son total effacement.