Je n'en avais pas encore parlé. Mais l'actualité étant brulante, je me vois dans l'obligation de le faire maintenant. En effet, depuis plus d'un mois désormais, le mouvement social d'opposition à la réforme des retraites ne semble pas vouloir s'atténuer. Le gouvernement a parié sur son essoufflement au fur et à mesure des jours, comptant sur la désolidarisation des Français, lesquels finiraient par être exaspérés par les grèves, sur l'adoption rapide des articles du projet de loi par le Parlement afin de montrer l'inutilité de celles-ci, et sur l'abstention de la jeunesse dans le débat.

Or, c'est tout l'inverse qui est en train de se produire. En effet, la grève ne s'essouffle pas et semble même devoir se radicaliser, comme nous pouvons le voir avec la grève générale de toutes les raffineries qui font craindre une pénurie d'essence dans tout le pays. De même, les Français restent majoritairement solidaires des grévistes, considérant cette réforme comme profondément injuste et régressive ; très majoritairement même, puisque 70% de ceux-ci semblaient soutenir les mouvements sociaux au début de la semaine. Enfin, la jeunesse est rentrée dans le bal, avec plus de 350 lycées perturbés et des dizaines de milliers d'étudiants dans les rues, manifestant contre un projet de loi qui ne les concerne que de très loin pourtant, sachant qu'une nouvelle réforme sera nécessaire en 2018. Or, le gouvernement entend ne pas céder. Mais il prend peur, car la reprise économique est fragile et un tel mouvement social ne peut que la handicaper, d'autant que la réforme ayant été faite dans l'urgence afin de donner des gages aux agences de notation, celles-ci ont les yeux braqués sur nous et la capacité de Nicolas Sarkozy et François Fillon à tenir leur engagement d'aller jusqu'au bout. Surtout, l'entrée des jeunes dans le mouvement fait craindre des débordements et des violences, lesquels accompagnent traditionnellement toute manifestation lycéenne depuis bien des années. Or, le gouvernement, mal en point dans les sondages, ne peut se permettre une flambée de violences. Il ne peut non plus se permettre de céder, sous peine de se suicider politiquement. Il ne peut non plus espérer remonter dans les sondages en la faisant passer en force. Pour résumer, quoi qu'il arrive, Nicolas Sarkozy a perdu cette bataille de l'opinion, une de plus, et s'il passera pour un réformateur, il sera également vu comme un président sourd aux souffrances et revendications du Peuple français.

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Un des cortèges de manifestants contre la réforme des retraites, à Brest, le 7 septembre 2010

Une réforme des retraites pourtant nécessaire

Pourtant, si la réforme est perfectible, celle-ci reste plus que nécessaire. Certes, nous la faisons sous la pression des agences de notation, et étant très attaché à la souveraineté de la Nation, cela m'est insupportable. Néanmoins, elle aurait dû avoir lieu tôt ou tard et s'avérait inévitable. Je suis donc satisfait que le président de la République ait abandonné son discours démagogique de 2007, époque à laquelle il disait qu'il ne réformerait pas les retraites et que le fait de pouvoir la prendre à 60 ans était un droit intangible. Pourtant, avant 1981, la retraite était à 65 ans et le système, sans être plus injuste ou antisocial qu'aujourd'hui, était financé. Je conviens que l'espérance de vie n'était pas la même, et que le déséquilibre démographique actifs-retraités non plus. Néanmoins, un rapport parlementaire a montré qu'une grande partie du déficit était due à la réforme de 1981 du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, sous la houlette du président Mitterrand, lequel avait abaissé l'âge légal du départ à la retraite à 60 ans pour 37,5 années de cotisations. Sans celle-ci, le régime général serait quasi à l'équilibre. Dès lors, une réforme devient nécessaire avec l'allongement de l'espérance de vie, l'effet « papy-boom » et le déficit abyssal des caisses de retraites à prévoir si rien n'est fait (selon le Conseil d'orientation des retraites, le besoin de financement en 2020 sera de 40,7 à 48,8 milliards d'€ si rien n'est fait). D'ailleurs, le Fonds monétaire international, présidé par un socialiste français, Dominique Strauss-Kahn, l'a bien compris, soutenant la réforme du gouvernement Fillon. Pour une fois que je suis d'accord avec cette institution internationale, chantre du néo-libéralisme le plus sauvage, c'est assez rare pour être signalé.

Néanmoins, si je soutiens le passage à 62 ans, je pense que le gouvernement a eu raison de faire quelques concessions sur des points particuliers. Contrairement à la Commission Attali qui prône l'appel à l'immigration pour financer notre régime de retraite et de protection sociale dans son ensemble, je ne pense pas qu'il s'agisse d'une bonne solution, sachant que les immigrés devront un jour bénéficier d'une retraite et qu'il faudra alors faire appel à encore plus d'immigrés pour financer ces mêmes retraites... à tel point que nous devrions faire appel à pas moins de 91 millions d'immigrés d'ici 2100 selon cette stratégie (La France en faillite, Rémi Godeau) : totalement impossible à supporter économiquement, socialement et culturellement pour notre Nation. Dès lors, je me montre satisfait qu'en ce qui concerne les mères de famille le gouvernement ait cédé, à un moment où, au contraire, il faut tout faire pour favoriser la natalité française et donc ne pas décourager les femmes de faire des enfants. D'autant que celles-ci souffrent de grandes inégalités en terme de pension par rapport aux hommes. Il était dès lors important que le gouvernement fasse des aménagements à ce niveau, même si je pense que leur caractère quelque peu provisoire est nocif et qu'il faudrait pérenniser le système. Certains, aux courtes vues, argueront que cela coûtera cher. Nous manquerons de financement ? Je rappellerai alors que le gouvernement a prévu le moyens de financer ses concessions. Et je rappellerai également que l'égalité de traitement entre le public, le privé et les régimes spéciaux n'existe toujours pas que ce soit sur le taux de remplacement, le taux de cotisation, ou l'âge de départ à la retraite.

Une réforme trop audacieuse ? Bien au contraire !

Or, une véritable réforme courageuse aurait été de mettre l'ensemble des régimes à égalité. Oui, cela aurait provoqué nombre de conflits sociaux, c'est certains, mais cela n'aurait pas été pire qu'aujourd'hui, je pense, au point où nous en sommes arrivés. Il y aurait eu de quoi économiser plusieurs milliards d'€ en alignant l'ensemble des salariés sur les conditions du privé, ou bien, le coût en aurait été nul, en trouvant un juste milieu entre les deux (ce qui aurait permis par ailleurs, d'obtenir en plus le soutien des salariés du privé sur une telle réforme).

Enfin, ayant comme chaque individu un côté iconoclaste, je pense que l'occasion aurait été idéale d'instaurer un système de « fonds de pension à la française », régulé, contrôlé et sûr, afin d'éviter les dérives anglo-saxonnes (chose qu'aurait pu être le Fonds de réserve pour les retraites, créé en 1999... quand on vous parle d'occasion manquées !), alors même que la loi Juppé de mars 1997, instaurant des plans d'épargne retraite garantis par l'État, créait ces véritables fonds de pension à la française (que le gouvernement Jospin supprimera... avant de restaurer lui-même un simple prémisse de fonds de pension avec la loi sur l'épargne salariale de février 2001). Car, bien que très attaché au système par répartition, le seul qui permette à tous les travailleurs d'avoir une retraite et de créer une solidarité nationale entre actifs et retraités et entre public et privé (sauf que cette dernière solidarité est souvent à sens unique...), il apparait évident désormais que celui-ci, seul, ne suffit plus. D'ailleurs, les fonctionnaires, avec Préfon, dispose déjà d'un fonds de pension public, même si son extrême mauvaise gestion le rend particulièrement peu rentable. Et de la même manière, la création du Plan d'épargne retraite populaire (PERP) en 2003, n'est que l'aveu à demi-mot qu'il nous faut encourager la capitalisation en complément de la répartition.

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La vision française des fonds de pension, fondée sur l'observation empirique de la situation dans les pays anglo-saxons

Cependant, il nous faut nous méfier des excès de la finance, comme la crise de 2008-2009 nous l'a montré (crise qui n'est d'ailleurs toujours pas terminée, en tout cas tant que le chômage ne baissera pas durablement). Dès lors, comme nous avons créé un fonds souverain à la française avec le Fonds stratégique d'investissement, nous aurions pu créer un fonds de pension public à la française, obligatoire pour tous en fonction de leurs revenus et de leur épargne, en partant du Fonds de réserve pour les retraites (dont la base est d'environ 35 milliards d'€, ce qui n'est pas négligeable...). Une telle réforme nous aurait procuré quatre avantages principaux :

  • Elle nous aurait permis, auquel cas, de financer le déficit des retraites, tout en garantissant une collectivisation de l'épargne et ainsi de ne pas rompre la solidarité nationale inhérente au système par répartition. Pour s'assurer que l'État n'ait pas la tentation de s'en servir pour financer les autres déficits, il aurait néanmoins été nécessaire d'inscrire dans la législation qu'un tel fonds ne pouvait être utilisé que pour financer nos retraites.

  • Elle nous aurait également permis d'agir sur les marchés internationaux pour protéger nos entreprises françaises, en surplus du Fonds stratégique d'investissement, et ainsi de tenter de reprendre en main le contrôle du capital de celles-ci, lesquelles sont majoritairement en mains étrangères et de tenter de faire jouer notre différence au sein de la mondialisation, plutôt que de nous « normaliser », notamment sous l'effet des législations européennes. Or, lorsque le capital n'a pas de Patrie, seul compte pour celui-ci le profit maximum (d'autant que cela semble même être le cas lorsqu'il a une nationalité, bien que de façon plus nuancée...).

  • Elle aurait aussi permis le renforcement plus que probable des fonds propres des entreprises, qu'aurait favorisé l'allongement de la durée d'immobilisation de l'épargne (vous l'aurez compris, je ne suis pas favorable aux politiques de désépargne), accentuant le mouvement de désintermédiation à un moment où celles-ci (les entreprises) en ont bien besoin vu le peu d'empressement des banques à financer l'économie depuis 2008.

  • Elle aurait permis, enfin, de faire contribuer les plus gros revenus au financement de la solidarité nationale et de notre système de retraite, bien plus que les classes moyennes et populaires, sans pour autant augmenter sensiblement la fiscalité sur ceux-ci (puisque ces messieurs-dames semblent rétifs à l'idée de participer civiquement à la solidarité nationale), et donc sans jouer le rôle d'épouvantail (épouvantail à modérer cependant, comme nous le montre cette étude), à l'heure où l'on parle de supprimer le bouclier fiscal ainsi que l'Impôt sur la fortune (ce en quoi je suis favorable à condition que l'on augmente la tranche marginale de l'Impôt sur le revenu aux alentours de 50%).

Évidemment, cette liste n'est pas exhaustive, mais voilà à mes yeux les quatre principaux avantages qu'aurait procuré une telle réforme.

Celle-ci aurait en outre permis aux générations futures, dont je fais partie, de croire en l'avenir, en sachant que désormais le fruit de leur travail leur servirait directement à financer leurs propres retraites, mais aussi celles de leurs aînés, tout en sachant qu'il contribuait au financement de l'économie nationale et des entreprises, et donc à la sauvegarde de leur emploi, d'autant plus si la réforme était couplée à une vraie « politique de participation-intéressement » (mais je ne vais pas rentrer maintenant dans le débat sur cette dernière, alors que je m'approche de la fin de ma démonstration). D'ailleurs, l'occasion aurait été magnifique de retourner les vices du système financier actuel et de la mondialisation contre ceux-ci et de nous servir des armes de l'adversaire pour mieux le combattre ou en tout cas atténuer ses effets néfastes. Car, s'il est un point en lequel le président de la République Nicolas Sarkozy a raison, c'est dans la dénonciation de ce qu'il appelle le « capitalisme financier »... il se trompe juste sur les termes, en réalité. Nous ne sommes plus dans le capitalisme, qui est la recherche rationnelle et productive du profit, mais dans le « financiarisme », une expression qui m'est propre (enfin, je crois), et qui est la recherche à tout prix de la rentabilité et du profit. En créant un tel fonds de pension public nous aurions pu contre-attaquer et faire en sorte de revenir au capitalisme, dans lequel je crois profondément s'il est associé à la participation pensant qu'il est le seul nous permettant d'allier liberté, progrès et bien-être, et ainsi de lutter contre le financiarisme qu'il faut combattre de toutes nos forces, en tant que dérive et générateur de régressions sociales et démocratiques.

La réforme était nécessaire, et mieux valait celle-ci que l'immobilisme. Mon regret est que j'ai malheureusement l'impression que cette réforme est celle des occasions manquées...