Le titre du billet est racoleur. Je le sais et c'est pourquoi j'ai longtemps hésité avant de publier cet article. Pardonnez-moi cette faiblesse. Celle d'avoir cédé, comme tant d'autres avant moi, et après moi y cèderont, à la tentation. Je vais tenter de justifier cet usage tout au long de la démonstration qui va suivre. Accrochez-vous, je suis certain qu'une bonne partie d'entre vous, tout au long de la lecture, s'en arrachera les cheveux, comme certains en ont l'habitude à ce que j'ai pu comprendre des commentaires laissés sur ma page Facebook.

La fin d'une illusion

Chacun en aura au moins un peu entendu parler. La semaine dernière, la Chancelière de la République fédérale d'Allemagne, issue des rangs de la CDU (Union démocrate-chétienne – Christlich Demokratische Union), Angela Merkel, sonnait le glas du « Multikulti », concept fondé par les Verts (Die Grünen) et mis en application depuis une vingtaine d'années qui prônait une société multiculturelle dans laquelle chaque cultures cohabiteraient harmonieusement en toute tolérance et respect de l'autre, sans pour autant se mélanger. Or, la Chancelière par une simple phrase en a signé l'arrêt de mort affirmant « le modèle a totalement échoué (...) nous nous sentons liés aux valeurs chrétiennes. Celui qui n’accepte pas cela n’a pas sa place ici ». Et, rebondissant sur le débat qui secoue l'Allemagne depuis quelques mois et la publication du livre choc de Thilo Sarrazin, la voilà qui en vient d'exiger que les immigrés apprennent l'allemand, respectent les valeurs et l'identité de l'Allemagne ainsi que sa constitution. Plus anti-multiculturaliste, tu meurs ! J'ai envie de dire, une fois n'est pas coutume : merci Angela !

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Angela Merkel affirmant l'échec du modèle multiculturaliste allemand le 17 octobre dernier.

A vrai dire, il s'agit seulement de la fin d'une illusion, d'une utopie, alors même que celle-ci était célébré pendant la dernière coupe du monde de football. Car le multiculturalisme allemand, sans être un véritable communautarisme (et surtout pas un assimilationnisme à la française), et tout en permettant une cohabitation pour le moins précaire des cultures sur son territoire, a engendré un phénomène de communautarisation, chaque communauté développant ses propres commerces, ses propres réseaux sociaux et au final développant une société parallèle (comme l'explique très bien l'analyse sur les différents modèles d'accueil des immigrés dans le livre d'Emmanuel Todd, Le destin des immigrés... pour une fois que je le cite !).

Le luthérianisme ? Voilà l'ennemi !

Or, voilà que pour Monsieur Gilbert Casasus, professeur et chaire en études européennes à l'université de Fribourg, on doit y voir une résurgence de la xénophobie profondément liée à l'esprit du protestantisme luthérien et qui aurait, d'ailleurs, été le terreau idéal à l'expansion du nazisme, rien de moins ! Une telle charge face à une religion ne peut que donner à réfléchir lorsque l'on voit que Jean-Marie Le Pen s'apprête à être condamné par la justice française pour bien moins que cela après ses affiches de campagnes lors des régionales dénonçant l'islamisme (et non l'Islam) qui menace la France et que le Parlement européen envisage de le destituer de son mandat (montrant une nouvelle fois la grandeur démocratique des institutions européennes...), que l'on soit ou non d'accord avec ses idées, que l'on approuve ou réprouve son usage de la liberté d'expression. Visiblement le délit de blasphème est à géométrie variable...

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Une des affiches du Front National pour les élections régionales de mars 2010 dénonçant une hypothétique islamisation de notre Patrie

Ainsi, aujourd'hui, il me faudra prendre la défense de l'Allemagne. Est-ce à dire que parce que les Allemands, à une écrasante majorité si l'on en croit les sondages (ce dont je me méfie toujours), sont contre la société multiculturelle et souhaitent se rapprocher d'un système, sinon assimilationniste, au moins intégrationniste, sont racistes et islamophobes ? Si l'on en croit Monsieur Casasus, oui. Et de nous citer, l'ignorance des Allemands à propos de la Turquie, prétendument laïque et démocratique... Oui, c'est bien beau comme exemple, sauf que c'est oublier que c'est l'AKP (le Parti de la Justice et du Développement) qui est actuellement au pouvoir, c'est-à-dire une formation politique « islamiste modérée » (bel oxymore au passage...). C'est oublier aussi que la plupart du temps les élites laïques sont dans les villes côtières et que l'Anatolie, qui représente la majorité du Peuple turc, est, elle, profondément islamiste, si l'on en croit les résultats du dernier référendum constitutionnel. C'est également oublier que le nombre de chrétiens depuis 1923 a diminué de manière extraordinaire sous l'effet des persécutions de cette république « laïque » (qui d'ailleurs salarise le culte musulman) jusqu'à ne pas dépasser le chiffre des cent mille fidèles aujourd'hui, et que le pourcentage de musulmans dans la population est passé de 73% à 99%. C'est enfin oublier que l'armée reste le dernier bastion laïc du pays, et que celle-ci est loin d'être un modèle de démocratie (pour cela, il suffit de se remémorer le coup d'État de 1997 ou l'épisode du réseau Ergenekon il y a deux ans). Comme modèle à opposer à la « xénophobie » d'une Allemagne libre, démocratique, tolérante (il y a plus de deux mille mosquées Outre-Rhin) et débarrassée de ses anciens démons, on a connu mieux.

L'impossibilité d'une société multiculturelle

Le problème est que cette thèse du rejet d'une culture différente à la culture dominante troublant l'identité nationale d'un pays (que de mots tabous je viens d'écrire !) qui trouverait ses racines dans la nature religieuse d'un pays, l'Allemagne, ne tient pas debout. Ou alors, comment expliquer l'essor de partis dits « islamophobes » (en réalité plutôt opposés au multiculturalisme et craignant l'islamisme et l'islamisation possible de leurs pays) aux Pays-Bas, au Danemark, en Suède, pourtant traditionnellement multiculturalistes ? Comment expliquer les suspicions et craintes que suscite l'Islam, en France, pays laïc et de tradition catholique ? Comment expliquer le même phénomène dans un pays très croyant et aux religions multiples aux États-Unis ? Est-là aussi de la faute des pays hôtes ? En réalité, il apparaît qu'un tel discours ne vise qu'à rejeter la responsabilité sur les populations dites « de souche » (mon Dieu que ce terme est laid !), et à dédouaner de toute responsabilité les immigrés. Non, l'Allemagne n'est pas islamophobe. Non l'Allemagne n'est pas raciste. De par son histoire, il s'agit même certainement du pays le plus immunisé face à ces risques. Alors cessons de vouer aux gémonies Angela Merkel sur ce sujet !

Le fait est que l'ensemble des populations européennes et nord-américaines, peu importe leurs traditions et modèles (laïc, assimilationniste, communautariste, « multiculturaliste », etc.), comprennent les effets dévastateurs du multiculturalisme sur leurs sociétés, ce qu'ils peuvent générer en terme de régressions sociales et civiles et de fragmentation de l'espace national. Il devient dès lors urgent de briser la loi du silence à propos des méfaits de ce modèle sur nos sociétés. Le risque étant évidemment de laisser à l'extrême-droite tout le loisir de s'en emparer, avec les conséquences que l'on peut deviner par la suite pour nos régimes démocratiques... Concernant la France, en tant que républicain, patriote, laïc et démocrate, je me refuse à confier à celle-ci les oripeaux des valeurs républicaines, lesquelles n'en seront que plus déconsidérées, alors même qu'il n'a jamais été aussi nécessaire de les restaurer ! Mais cela est-il encore possible alors que le 19 novembre 2004, le Conseil européen « justice et affaires intérieures » a adopté la position suivante : « l'intégration est un processus dynamique, à double sens, de compromis réciproque entre tous les immigrants et résidents des États membres ». L'exact inverse de l'assimilation à la française : l'acceptation du communautarisme. Ou de l'impossibilité de conserver la République tout en construisant cette Union européenne là...

Les Peuples, y compris le Peuple français, rejettent désormais le multiculturalisme. Pourquoi ? Parce que celui-ci met en danger l'unité et l'identité nationale. Et comment leur donner tort ? L'Autriche-Hongrie s'est effondrée, comme l'Empire ottoman. La Yougoslavie a périclité dans les flots de sang de la guerre civile. L'Inde connait, depuis son indépendance, des revendications sécessionnistes et des menaces terroristes, comme l'Espagne d'ailleurs. Le Canada connait de multiples problèmes de gouvernance. La Grande-Bretagne craint les menaces indépendantistes, notamment en Écosse ; quant à la Belgique elle est en phase terminale. Les États-Unis et les Pays-Bas, pour communautaristes qu'ils aient pu être, n'ont jamais été véritablement multiculturalistes puisque y régnait, et y règne toujours, une culture dominante, d'où leur rejet face à l'implantation de l'actuel multiculturalisme. Enfin, l'Afrique, dont le tracé des États ne respecte en rien les découpages culturels et ethniques, a été le lieu de multiples « nettoyages ». Je pourrai multiplier les exemples à l'infini tellement ils sont nombreux... Seule la Suisse échappe à ce phénomène : et pour cause, ce n'est pas une Nation, mais un regroupement de multitudes de petits cantons confédérés et restant souverains. Que peut donc en conclure de toute cela ? Que le multiculturalisme mène au communautarisme. Que celui-ci mène à la constitution de sociétés civiles et politiques autonomes sécessionnistes ou à vocation sécessionniste. Dès lors, la conclusion est, soit l'acceptation de la séparation, soit la guerre civile. Qui peut souhaiter cela, alors même que nous avons eu la chance de ne pas connaître de guerres sur notre sol depuis soixante-cinq ans ?

Le multiculturalisme étant la cohabitation de plusieurs cultures – prétendument à égalité – dans un lieu donné, la Nation qui est un ensemble de personnes vivant sur un territoire commun, conscient de son unité (historique, culturelle, etc.) et constituant une entité politique, cette dernière ne saurait tolérer le premier en son sein. L'« un » ne peut être « multi ». Il y a là une contradiction indépassable. C'est bien ce qu'avait compris la République, laquelle avait corrélé un droit de la nationalité généreux, lié au sol, à une grande exigence d'assimilation des populations nouvellement arrivées, qui, comme le disait Fernand Braudel, permettait l'intégration sans douleur des immigrés « qui se sont vite confondus dans les tâches et les replis de notre civilisation, tandis que leur culture d'origine ont apporté une nuance de plus à notre culture complexe ». Une nuance seulement... on est bien loin du multiculturalisme. Certes, ce modèle demandait beaucoup d'efforts aux nouveaux arrivants. Mais la suite était couronnée de succès, il n'y a qu'à voir le nombre de personnages publics avec des noms à consonances italiennes, espagnoles, polonaises, ou que sais-je encore ! C'est depuis l'abandon de ce modèle que la France connait une crise identitaire, à laquelle il faut rajouter la crise économique et la crise sociale, et qui donne ce cocktail détonnant d'un pays qui ne semble plus croire en lui et en permanence au bord du collapsus.

Restaurer l'assimilation républicaine

La solution, chacun la connait. C'est la restauration pleine et entière de la République et du modèle qui va avec : École comme lieu de transmission des savoirs, souveraineté de la Nation et de son Peuple, assimilation des immigrés, laïcité pleine et entière tant de l'État que de la sphère publique, affirmation de notre fraternité par la solidarité nationale. Aujourd'hui, le clivage n'est plus réellement entre gauche et droite, mais entre républicains et démocrates. Entre adeptes d'idéaux contraires à notre République, pour démocrates qu'ils sont, et ceux qui, comme moi, sont attachés à cette République qui se meurt parce qu'on la dénature. Je ne puis tolérer cette communautarisation croissante de la société française comme l'exemple de cette chaine de restauration rapide (Quick pour ne pas la nommer) qui ne sert que exclusivement halal en vingt-trois endroits, en est l'expression. Oui, je le reconnais, cela me donne envie de me révolter quand je vois la France céder face aux agressions communautaristes, alors même que de par son histoire elle devrait, au contraire, aider les hommes à s'émanciper. Telle était la tâche de l'assimilation. J'attends désormais que Nicolas Sarkozy emboîte le pas d'Angela Merkel (c'est pareil, ce n'est pas souvent que je dis ça...) : qu'il choisisse définitivement entre l'éloge de la diversité et celle de l'assimilation. Au sein de la République, la diversité n'a pas de sens. Il n'y a pas de catholiques, il n'y a pas de juifs, il n'y a pas de musulmans, il n'y a pas de noirs, il n'y a pas de blancs, il n'y a pas de jaunes : il n'y a que des Français qui doivent être traités à égalité, sans discrimination mais sans indulgence. C'est ainsi que je rejoins Malika Sorel, Éric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Pierre Chevènement ou encore Jacques Myard.

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Éric Zemmour, le chantre de l'assimilation républicaine le plus médiatique du moment

Il revient évidemment à fixer le niveau d'assimilation exigé, sachant que l'on ne peut demander à une personne, par exemple, de changer de religion, à moins de renoncer à ce qui fait une partie de l'âme de la France : la liberté. Mais cette liberté ne peut être licence, et l'on ne peut tolérer tout au nom de celle-ci. L'assimilation était le compromis le plus anti-raciste qui soit permettant de conjuguer la liberté avec la nécessaire adaptation de l'immigrant au pays d'accueil. Visiblement, après la Grande-Bretagne, après les Pays-Bas, l'Allemagne semble se rendre compte que les mesures voisines de l'assimilation à la française ne sont pas toutes à jeter. Raciste et islamophobe l'Allemagne ? Non, assurément pas. Elle souhaite juste ne pas perdre son âme.

PS : à partir d'aujourd'hui, votre auteur préféré change son fusil d'épaule et vous annonce qu'il a décidé de répondre directement  sur son blog aux commentaires laissés, et non plus par courrier électronique.