Les sondages n'engagent que ceux qui y croient (un peu comme les promesses). Certes, ils sont une photographie de l'opinion publique à un moment donné concernant un sujet précis. Mais ils n'ont rien d'une science exacte. Ainsi, le « coupe de semonce » donnant Marine Le Pen en tête au premier tour de l'élection présidentielle avec 23% des voix devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry (tous deux à 21%) doit être relativisé. Déjà, parce que Dominique Strauss-Kahn, chouchou des sondages et des médias, n'est pas proposé. Ensuite, parce que l'abstention est de 35% (un niveau historique jamais atteint). De plus, parce qu'il y a une multitude de candidatures à droite comme à gauche, et que celles-ci ne sont pas certaines puisque l'on peut se douter que UMP comme PS feront tout pour les empêcher, désormais. A cela, n'oublions pas de rajouter qu'il se peut bien qu'un réflexe de « vote utile » joue pour les électeurs de droite comme de gauche afin d'éviter de voir leur favori se faire éliminer et ainsi permettre à l'autre camp de l'emporter (car ne rêvons pas, Marine Le Pen n'a aucune chance d'être élue). Enfin, le principal élément qui doit nous permettre de relativiser cela est que nous sommes à quatorze mois de la présidentielle de 2012... Quatorze mois avant leur élection, François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy étaient donnés battus. De fait, il nous faut prendre avec des pincettes les résultats de ce sondage Harris Interactive pour Le Parisien Dimanche. Cependant, on ne peut nier qu'il y a là de quoi s'inquiéter. Était-ce pour autant imprévisible ? Certainement pas. Pour au moins trois raisons.

 

 

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Le sondage du Parisien montrant Marine Le Pen en tête au soir du premier tour de la présidentielle de 2012

 

 

Des facteurs conjoncturels...

 

A vrai dire, depuis pas mal de temps, je suis persuadé – et je le suis plus que jamais – qu'un des représentants des deux grands partis politiques français et favoris de la présidentielle ne sera pas au second tour et que Marine Le Pen y sera. Reste à savoir lequel sera absent... J'ai ma petite idée, mais je ne la dévoilerai pas pour l'instant, par peur de paraître ridicule dans quatorze mois (surtout que l'on ne sait pas ce qu'il peut se passer d'ici là).

 

En réalité, vu la situation actuelle, il n'y a pas de quoi être très étonné de voir Marine Le Pen si haut dans les sondages. En effet, l'idée de l'UMP de lancer un débat sur l'islam – puis finalement sur la nature et le contenu de la laïcité, par peur de stigmatiser les musulmans – a évidemment favorisé le FN et sa présidente. Si l'initiative peut paraître, selon les points de vue, soit nauséabonde, soit bienvenue, elle ne pouvait jouer qu'en défaveur du PS et de l'UMP. Du PS, parce que quoi qu'il en dise, les Français ont des inquiétudes concernant la deuxième religion de France et que ce n'est pas en niant cette réalité, en faisant comme si tout allait très bien, qu'ils réussiront à attirer les électeurs, et plus particulièrement l'électorat populaire, à eux. De l'UMP, parce que c'est le parti majoritaire, qu'il est au pouvoir depuis 2002, qu'il a eu donc neuf ans devant lui pour débattre puis agir... et surtout pour agir. Car ce que l'on demande à la majorité au pouvoir c'est d'agir pas de débattre. Un gouvernement n'a pas à organiser de débats, ce n'est pas son rôle. D'autant que le terme de « débat » a pu paraître inquiétant pour son propre électorat, induisant la possibilité que l'État pourrait faire de nouveaux « accommodements raisonnables » (comprendre « compromissions ») et revenir sur certains principes laïcs et républicains pour un peu plus s'enfoncer dans le communautarisme. Bien que, depuis, le président de la République comme le Premier ministre aient clairement fait comprendre, ainsi que le patron de l'UMP Jean-François Copé, qu'il n'en était pas question, le doute s'est insinué dans l'esprit d'une partie de leurs électeurs, prêts à se tourner dès lors vers celle qui ne cesse de dénoncer « l'islamisation de la France », à savoir Marine Le Pen. En 1806, l'État n'avait pas organisé de débat pour forcer les juifs de France à s'assimiler et à conformer leurs principes religieux à ceux du Code Civil. Il l'avait imposé, de force, se considérant dans son bon droit. Mais n'est pas Napoléon Ier qui veut...

 

Par ailleurs, second facteur conjoncturel, mais qui est de grande importance : les révolutions arabes. En effet, il apparaît aujourd'hui, de manière plus en plus flagrante, qu'il existe un véritable risque d'immigration massive en provenance des pays d'Afrique du nord – et d'Afrique en général, puisque ces pays empêchaient les immigrés en provenance d'Afrique subsaharienne de remonter jusqu'en Europe et en France. Or, voilà qui fait évidemment peur aux Français. Et Marine Le Pen sait jouer sur cette peur, n'hésitant pas à surenchérir ou fabuler sur le nombre d'immigrés qui pourraient arriver (plusieurs millions en quelques jours, selon elle). Et cela marche, comme le dit bien dans son sondage, Jean-Daniel Lévy. D'où la volonté de Paris de maitriser au mieux cette possible nouvelle vague migratoire et de prendre des mesures coordonnées – notamment avec l'Italie – pour éviter ce risque.

 

 

et une lame de fond

 

Cependant, il existe un véritable mouvement en faveur de Marine Le Pen, qui n'est pas lié à la conjoncture, mais se révèle structurel. En effet, on peut remarquer depuis plusieurs mois, si ce n'est plusieurs années, un véritable rejet du « système » par les Français. Rejet de la mondialisation soi-disant « heureuse » (quand elle se traduit par des régressions sociales et une désindustrialisation pour nos compatriotes), rejet de l'Union européenne supranationale, technocratique et élitiste, scepticisme de plus en plus marqué et réel concernant les mesures de sauvetage de l'€ (que de plus en plus de Français voient comme facteur d'inflation, de chômage et de stagnation économique), rejet du multiculturalisme bienheureux que l'on a voulu nous imposer alors qu'il est contraire à notre tradition (l'histoire montrant que, si l'uniformité culturelle de notre pays n'a jamais existé, le Peuple français a toujours eu du mal à accepter les grandes divergences en son sein). Or, Marine Le Pen ne cesse de dénoncer la mondialisation financière, l'Union européenne apatride, l'€ condamné à mourir à terme à moins que l'on ne décide de tuer les Peuples et le multiculturalisme qui ferait que les Français seraient désormais étrangers dans leur propre pays. Et cela est bien plus inquiétant pour les partis traditionnels. Car ni le PS ni l'UMP n'ont jamais remis en cause leur adhésion totale à la mondialisation, à l'européisme, à l'€ et à une certaine forme de multiculturalisme (bien que l'UMP semble quelque peu évoluer – en façade seulement ? – sur le dernier point). De fait, il leur sera très difficile de faire reculer Marine Le Pen et le FN sans revenir aux fondamentaux républicains et sans renoncer à une partie du corpus intellectuel qui structure leur pensée politique depuis près de quarante ans. En sont-ils capables ? Rien n'en est moins sûr. Mais qu'ils fassent attention, car qui sème le vent récolte la tempête.